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mercredi 20 janvier 2021

Une histoire d'éponges

Une histoire d’éponges


« Vous êtes une éponge à émotions » : voilà une remarque que l’on m’a faite il y a de cela quelques mois et qui résonne beaucoup en moi, aujourd’hui plus que jamais. Outre l’aspect peu ragoûtant et attrayant de l’objet, être hypersensible, c’est bel et bien cela : se gorger des émotions des autres comme si elles étaient siennes. Cela peut mener à toutes sortes de situations, épouvantables, merveilleuses et parfois cocasses. Je me rappelle ce jour où une personne qui m’est très chère avait lâché au détour d’une phrase « j’évite le sucre en ce moment, j’ai quelques problèmes de santé ». Ces simples mots, que la plupart des personnes oublieraient sur le champ et classeraient dans le tiroir réservé aux choses futiles, m’ont hantée toute la journée. Chaque seconde, je me demandais ce qu’il avait, si c’était grave, ce que cela impliquait, ce qu’il allait devenir, s’il allait s’en sortir : j’ai dû élaborer une centaine de scenarii, tous plus improbables et terrifiants les uns que les autres. Alors, je suis venue le voir, avec ma voix apeurée et mes yeux inquiets, pour lui demander s’il allait bien et lui dire que je m’inquiétais pour lui. Il a ri gentiment en me disant qu’il allait très bien et qu’il n’y avait là absolument rien de préoccupant. Je me suis sentie un peu bête d’avoir réagi ainsi mais surtout, j’ai pu respirer normalement, pour la première fois depuis des heures. 


Des anecdotes comme celles-ci, j’en ai des dizaines et des dizaines : ma tête a la fâcheuse tendance d'’inventer mille histoires catastrophes, surtout quand il s’agit des personnes que j’aime. Si j’ai utilisé ce petit détour personnel, c’est pour souligner l’un des pouvoirs dont disposent les hypersensibles (car oui, il s’agit d’un pouvoir dont il s’agit justement d’exploiter toute la puissance et la portée) : cette capacité à ressentir toutes les émotions puissance 1000, même et surtout celles des autres. La moindre plainte va nous inquiéter, la moindre fierté va nous enthousiasmer, la moindre douleur va nous faire pleurer, la moindre sensation va nous faire vibrer. Et figurez-vous que c’est une chance immense ! 


Vous vous en doutez, tout cela a bien des conséquences, sur la vie de tous les jours et de tous les instants. Ils sont tout d’abord négatifs : s’inquiéter pour un rien, tout intellectualiser en des scenarii scabreux qui ne se déroulent jamais comme dans notre tête, être taxé d’alarmiste ou de drama queen, se sentir envahi par les pensées et les souffrances qui s’additionnent à celles s’agitant déjà à l’intérieur notre crâne, tout cela est franchement épuisant. L’un des points les plus pénibles de cette stimulation permanente est certainement une incapacité viscérale à se détacher de ces émotions : en réalité, c’est précisément parce que nous sommes des éponges que nous ne parvenons pas à passer l’éponge. C’est d’ailleurs l'une des raisons pour lesquelles l’hypersensible a parfois (souvent) besoin de se recentrer sur soi, loin des Autres et du monde : les interactions sont de telles explosions de sentiments et de sensations qu’ils préfèrent se retirer avant d’éclater en une migraine affreuse ou en de sanglots terribles. 


Mais, bien évidemment, cela comporte des points positifs, qui peuvent être merveilleux s’ils sont exploités comme il faut. L’hypersensible est bien souvent indigné par l’injustice, sous toutes ses formes : la souffrance d’autrui étant tellement palpable et insupportable, il va s'engager et donner tous ses efforts et son temps pour tenter de l'éradiquer, ou du moins la limiter. C’est pourquoi les hypersensibles sont souvent des personnes engagées : que ce soit l’écologie, le féminisme, l'anti-racisme ou n'importe quelle autre lutte, l’hypersensible va s’employer à réduire les injustices régissant le monde, à son échelle. Cette capacité d’écoute et de bienveillance fait également de lui un bon ami, une épaule sur laquelle pleurer, une présence sur laquelle compter, un être auquel se confier : puisqu’en écoutant sa meilleure amie sangloter sur son chagrin d’amour, se plaindre de la tonne de travail accumulée ou se féliciter d’avoir réussi je ne sais quel exploit, il les vit jusque dans son coeur et sa chair, il peut les conseiller, les épauler et les soulager mieux que quiconque. Les hypersensibles sont dotés d’une extraordinaire empathie et, dans un monde d’égoïsme et d’individualisme, c’est une véritable mine d’or, croyez-moi.


Et vous, comment vivez-vous votre statut d’éponge ? Dites-moi tout ça en commentaires ! 


Sensiblement vôtre, 


Mademoizelle Personne

samedi 16 janvier 2021

Aux larmes, citoyen.ne

« Les paroles, que sont-elles ? Une larme en dira plus. » 


Quoi de mieux pour inaugurer cet article qu’une citation qui résonne en moi depuis maintenant deux ans ? Cette phrase, d’une simplicité et d’une justesse foudroyantes, provient du superbe essai de Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux, au cœur duquel il livre un « éloge des larmes » assez poignant, dont je vous recommande chaleureusement la lecture. Il y explique notamment le pouvoir libérateur et cathartique des larmes, qui permettent d’exprimer la vérité la plus profonde qui soit, celle qui provient des entrailles et qui bouleverse votre être tout entier : « Par mes larmes, je raconte une histoire, je produis un mythe de la douleur, et dès lors je m'en accommode : je puis vivre avec elle, parce que, en pleurant, je me donne un interlocuteur emphatique qui recueille le plus « vrai » des messages, celui de mon corps, non celui de ma langue. » 


Assez cliché de commencer une réflexion sur l’hypersensibilité en abordant les larmes, me direz-vous : être hypersensible, c’est tellement plus que vider des boîtes et des boîtes de mouchoirs pour des choses qui ne font qu’effleurer les Autres. Et pourtant, dans mon cas, c’est bel et bien cela qui m’a toute ma vie torturée, qui a rendu perplexe tout mon entourage, moi la première : ma capacité à pleurer pour un rien. Il suffit que quelqu’un hausse la voix, qu’une situation m’embarrasse, que l’on me fasse une critique, qu’une personne touche une corde sensible ou simplement que je sois débordée par les aléas de la vie, pour que des larmes se mettent à envahir mes yeux. J’ai longtemps considéré cela comme une faiblesse, un témoignage criant de mon immaturité émotionnelle (vous savez, ces « mais enfin, t’as aucune raison de pleurer, faut grandir hein ! ») : pendant des années, j’ai caché toutes ces émotions à fleur de peau sous des couches de dédain, d’indifférence, voire d’agressivité. Puisque ma sensibilité dérangeait tant, j’allais donc devenir insensible. Puisque mon expression lacrymale dérangeait tant, j’allais donc devenir silencieuse. Je les ai tellement méprisées, décriées, détestées, ces larmes, si vous saviez. 


Mais aujourd’hui, j’ai plutôt envie de les embrasser, de les recueillir dans le creux de mes paumes tremblantes et de leur dire que ça va aller. Dans un temps où la dictature du bonheur nous asservit à être tout le temps positifs, à enfouir nos contrariétés et nos peurs dans un jardin dont personne d’autre que nous n’a la pelle, parce que « voyons, souris un peu, la vie est belle », je suis, chaque jour un peu plus, une militante des larmes. Cessons de stigmatiser les hommes qui pleurent, parce que cela entacherait leur virilité, qui doit bomber le torse et bander les muscles. Cessons de juger les femmes qui sanglotent pour quelque chose que vous estimez parfaitement futile et qui a pourtant tellement de sens pour elles. Cessons de dissimuler nos larmes sous des masques de sourires mensongers. Si vous ressentez le besoin de pleurer, serait-ce au beau milieu d’un repas de famille, d’un entretien d’embauche, d’une dispute amicale, d’un film d’animation ou d’un rendez-vous amoureux, faites-le. Vous avez le droit de ne pas aller bien, de souffrir, de vous exprimer, de le dire à votre façon, de réagir comme vous l’entendez. « Tu surrréagis », « tu en fais trop », « tu prends tout trop à cœur » : toutes ces expressions, que vous avez certainement déjà entendues si vous êtes hypersensible, supposent le dépassement d’une certaine limite. Or, celle-ci est purement arbitraire, fixée aléatoirement par les Autres, selon leurs propres ressentis, leurs propres émotions et leur propre vécu : ne laissez jamais personne fixer vos propres limites. Vous êtes le seul à pouvoir définir l’étendue de votre peine, de votre joie, de votre chagrin, de votre bonheur, de votre existence, de votre sensibilité. Et si elle est infinie, tant mieux... cela fait plus d’espace à étreindre !  



Mademoizelle Personne